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Le blog du cinéma sans langue de bois...

Des films trop stylés (ou pas)

Vendredi 10 novembre 2006 5 10 /11 /2006 16:59

Indigeste

On aura rarement autant parlé d'un film sans VRAIMENT en parler. Indigènes, de Rachid Bouchareb, le film français de l'année ? Non. L'événement ciné de l'année. ENORME nuance. Indigènes, c'est quoi en vérité ? Un film tout juste passable, grâce à vingt dernières minutes vraiment bien pensées. Avant ça, c'est le trou noir : pas grand-chose à se mettre sous la dent, ou presque, artistiquement parlant.

On était pourtant en droit d'attendre BEAUCOUP de ce film. Le réalisateur français avait ainsi affirmé qu'il s'agissait, avant toute autre chose, d'un "film de guerre". Et là, on reste carrément sur sa faim. Tout commence par une baston en Afrique du Nord pas vraiment palpitante. Des esprits supérieurs vont dire que cette bataille montre bien que les combattants nord-africains, qui étaient en première ligne, c'était de la chair à canon, qu'ils servaient juste à ajuster les tirs d'artillerie alliés, et que ça, c'est vraiment dégueulasse. Faut-il qu'ils aient la mémoire courte ? Le "brave soldat ricain qui est venu se faire tuer loin de chez lui", comme dirait Renaud, qui a débarqué en Sicile et en Normandie, c'était pas de la chair à canon aussi ? Le monopole de la chair à canon, ça n'existe pas.

Plus tard - si on ne s'est pas déjà endormi -, ces mêmes soldats nord-africains se frittent contre l'armée allemande dans les Vosges. Et là, alors qu'on aurait apprécié une baston bien stylée au milieu des arbres, on a quoi ? Une blague, un foutage de gueule ! La voilà, la baston : un plan large, bien fixe, même pas mis en scène, comme si Rachid Bouchareb avait oublié sa caméra dans la tourbe. Une explosion, un type qui tombe, un écran de fumée qui masque le cadre (ça, c'est vraiment petit, mais alors petit !), trois petits tours et puis s'en va ! Quelle frustration ! Le pire, au fond, c'est qu'on n'a jamais l'impression que les personnages principaux risquent leur vie - un comble pour la Seconde Guerre mondiale - ; une carence qui empêche toute identification. Eh oui, comment pourrait-on s'attacher à des guerriers qui donnent l'impression de ne jamais être en danger, la faute à une mise en scène borgne et mollassonne ?

Déjà, c'est mort pour le côté "guerre" du "film de guerre". Quant aux humiliations et aux injustices subies par ces hommes qui luttaient pour la "Mère-patrie", ça aurait pu sauver le film, mais c'est un peu light. Un détail pertinent, toutefois : les services postaux qui zappent le courrier du personnage interprété par Roschdy Zem, adressé à la femme française qu'il aimait et qui l'aimait.

Jamel et Sami Bouajila, frères d'armes

Alors bien sûr, il y a l'interprétation convaincante de certains acteurs (mention spéciale à Sami Bouajila), mais c'était bien la moindre des choses, quand on sait à quel point le projet leur tenait à coeur. Car c'est sans doute ça le problème d'Indigènes : un film qui veut un peu trop montrer les injustices qu'il prétend dénoncer. Mais un film, avant de délivrer un message humaniste - combien de fois faudra-t-il le dire ? -, se doit avant tout d'être une réussite esthétique. Sinon, on tombe dans la démonstration, le didactisme le plus primaire, un abysse dans lequel ne sombre cependant pas totalement Indigènes. Mais le film, plombé par des longueurs interminables (voir la scène de l'âne), est bien loin du chef d'oeuvre annoncé.

Mais il y a pire. Car Indigènes n'est pas un mauvais film jusqu'au bout. Les vingt dernières minutes - une baston à quatre contre trente dans un village alsacien - nous offrent un passage d'une rare intensité, où ENFIN, on sent que les personnages sont vraiment en danger. On voit naître entre nos quatre (cinq en fait) comparses une fraternité qui n'existait pas avant. Les échanges de tir sont d'une violence digne des meilleures scènes d'Il faut sauver le soldat Ryan (Jamel avec un flingue, quel kif !), et ce n'est pas l'inutile caméo de Mélanie Laurent ou l'apparition de soldats allemands caricaturaux qui allaient noircir ce tragique, mais magnifique tableau. Le film se termine sur une scène vraiment poignante : le receuillement du seul survivant de la bataille, soixante ans plus tard, devant les tombes des ses défunts camarades. Alors pourquoi, POURQUOI Rachid Bouchareb n'a-t-il pas conféré la même intensité dramatique aux cinq autres sixièmes de son film (il dure 2h, faîtes le compte) ? C'est rageant.

Au final, on a quoi ? Cinq acteurs qui reçoivent cinq Césars du meilleur rôle (?) - Naceri, c'était vraiment indispensable ? -, une critique unanime quant à la nécessité historique de ce film (mais quid de la dimension esthétique du film ?), et un président qui a promis de relever les pensions des Africains ayant versé leur sang pour la France. On pourra toujours se consoler avec ça. Heureusement, sinon, on pouvait se mettre à la diette.

1/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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Samedi 11 novembre 2006 6 11 /11 /2006 01:14

Le génie a son dieu

Alexandre Aja. Souvenez-vous de ce nom, car il faudra désormais compter avec lui. C'est le génial réalisateur de La Colline a des yeux, remake du film éponyme de Wes Craven datant de 1977, sorti l'été dernier sur nos écrans français (la France : vous savez, ce pays où les films sont distribués en dernier dans le monde entier). Un "film de genre" génial (c'est comme ça qu'on appelle les films d'horreur, y paraît, pour faire plus classe), réalisé par un mec bien de chez nous. Pourtant, à regarder le casting de près (Aaron Stanford, Kathleen Quinlan, Emilie de Ravin - la nana insupportable de Lost - ça sonne pas très français ça, monsieur !), on semble avoir affaire à un film ricain 100 % pur jus. Mais attendez un peu. Pour ceux qui s'en souviennent, Aja avait déjà démontré toute l'étendue de son talent en 2003, sur le sol français, avec Haute Tension, un film bien flippant avec la pas encore bankable Cécile de France.

Et puis Aja a suivi la meute de réalisateurs français défilant à Hollywood, à la recherche de producteurs un peu plus renfloués que leurs homologues français. Avec une réussite diverse. Pitof, le metteur en scène (ha ha !) du navetissime Vidocq (ho ho !), a récidivé avec le cataclysmique Catwoman, un bide à tout point de vue, tant artistique qu'économique. En voilà un pour qui le rêve américain s'est transformé en bourbier (note : donner le rôle-titre à Halle Berry, c'est ce qui s'appelle manquer singulièrement de flair). Semi-échec pour le tout juste regardable Gothika de Mathieu Kassovitz (toujours avec Halle Berry, porte-malheur préféré de nos chers expatriés). On se demande encore ce qu'est devenu l'auteur de La Haîne. Bref, Aja, lui, a transformé l'essai. Et de quelle manière !

Ce n'était pourtant pas gagné d'avance. Aja est en effet le fils d'Alexandre Arcady, le boulet responsable du Grand Pardon I et II - j'en ris encore ! -, sorte de remake raté du Parrain. Heureusement pour lui (et surtout pour nous), la nullité, à l'instar du génie, n'est pas une faculté héréditaire. Arcady filme avec ses pieds, Aja avec sa tête et ses mains. Sorry, daddy !

Voilà le topo : en route pour la Californie, une famille d'Américains vraiment moyens (les deux parents, les trois enfants, le jeune époux coincé de l'aînée, le bébé de ces derniers, sans oublier les deux chiens) tombe en rade dans le désert sous un soleil de plomb. Une bande de mutants sanguinaires, largement affectés par les radiations des essais nucléaires US des années cinquante (élément absent du film original), profite de l'incident pour enlever le bébé et massacrer les membres de la famille Carter un à un.

Le mutant Pluto, moins cool que son homologue canin

Jusqu'ici, ça a l'air très basique. Sauf qu'il y a Aja à la barre. Et ça fait toute la différence. S'inscrivant dans la tendance hollywoodienne consistant à reprendre des films d'épouvante emblématiques des seventies (Massacre à la tronçonneuse, Amityville), le jeune réalisateur montre toutefois qu'on peut s'expatrier aux Etats-Unis et conserver 100 % de son intégrité artistique. On notera déjà que le film a été tourné dans le désert marocain, loin, très loin du carcan hollywoodien et des ses contraintes. Et le résultat s'en ressent. D'une violence inouie (l'attaque du van par les mutants est quasi insoutenable) le film se caractérise par une structure parfaite : le premier assaut survient tard, mais est si bien amené qu'on n'a même pas eu le temps de s'ennuyer. Juste d'angoisser.

Après seulement deux films, Aja montre qu'il en connaît un bon bout sur la direction d'acteurs. La perf d'Aaron Stanford (qui campe le gendre), qu'on croirait tout droit issu du Braindead de Peter Jackson, est sans doute pour beaucoup dans la réussite du film. D'abord dépassé par les événements, Doug se mue ensuite en véritable chasseur de mutant dévoré par la haîne pour sauver son bébé des griffes de ses ravisseurs. Ce bon vieux Doug - déjà culte - s'en prend tellement plein la gueule et souffre tellement qu'on ne peut pas s'empêcher de s'identifier à lui. Son bébé, c'est aussi le nôtre. Ses larmes (snif !), ce sont aussi les nôtres, bordel ! Alors forcément, lorsque je défonce... euh... lorsque Doug défonce son premier mutant, c'est tout le prisme de nos émotions accumulées (haîne, dégoût, tristesse, vengeance), qui éclate d'un seul coup : "Yeah, vas-y, explose-le !" C'est véridique : tous les mecs dans la salle de ciné ont gueulé et applaudi à ce moment précis... Pas touche à notre enfant, hé !

Aaron Stanford,  Lionel Cosgrove ("Braindead"), même combat

Et là c'est l'escalade : du gore, du gore et encore du gore, mais jamais gratuit. La tension est telle - car pendant ce temps, les autres survivants de la caravane se défendent comme ils peuvent - qu'on oublie qu'on est allé voir un film d'horreur. C'est un véritable drame humain qui se joue sous nos yeux. La moitié de leur famille a été décimée, mais les survivants DOIVENT trouver assez de force en eux pour sauver le peu de choses qu'il leur reste.

Mais ce n'est pas fini. Car La Colline serait juste un bon film s'il ne faisait que remuer nos sens. Or, Aja se paie le luxe d'insérer dans son oeuvre une critique vraiment bien sentie - c'est assez rare - de la patrie de l'Oncle Sam - et plus encore. Certes, la dramaturgie du film nous pousse naturellement à choisir notre camp : pas d'ambiguïté, on est tous avec toi, Doug, et on attend de pied ferme que tu liquides tous les mutants. Mais on ne peut pas s'empêcher de penser que les mutants, avant d'être des bourreaux, ont été des victimes qui ont vécu dans la souffrance jusqu'ici. Démembrés, défigurés, déformés à vie par les radiations des essais nucléaires dont les effets se font sentir jusqu'à leur descendance (la petite-fille du chef des mutants conserve encore des stigmates de "l'incident"), on réalise qu'il y a encore plus monstrueux qu'eux.

Le vrai monstre, c'est l'Amérique, voire l'homme tout court. Le créateur fou de l'arme atomique qui, même en temps de paix, se permet de multiplier des essais nucléaires dans des lieux qu'il n'avait pas encore souillés. Ce n'est pas par hasard que Doug tue un mutant avec la hampe d'un drapeau américain. Ce n'est pas par hasard non plus que le chef des mutants - le plus difforme - entonne ironiquement le Star Spangled Banner. En arrière-plan, il y a Hiroshima et Nagasaki - et qui sait, peut-être l'Iran ? Mais aussi Tchernobyl (les créateurs des effets spéciaux se sont inspirés de clichés de victimes de la catastrophe), un exemple qui montre que l'homme n'a même plus besoin de faire exprès de se foutre en l'air. Cela viendra tout seul.

Aja savait donc parfaitement ce qu'il faisait en partant aux States. Il s'est servi des dollars mis à sa disposition pour signer un brûlot anti-occidental - sans tomber dans l'anti-occidentalisme - qui renvoie dos à dos les producteurs et les dirigeants inconscients du "Western World". Un film d'auteur grand public réussi, c'est la définition d'un chef d'oeuvre, non ? CQFF (Ce qu'il fallait faire).

5/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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Lundi 20 novembre 2006 1 20 /11 /2006 13:13

D'une pierre zéro coup

(Attention spoilers - enfin, si l'on peut dire...)

Trahison ! On nous a volé notre Guillaume Nicloux ! Comment expliquer ce désastre autrement que par le rapt du très bon réalisateur d'Une Affaire privée avant les premières prises de vue ? Ou bien faut-il penser que les romans (déjà bof-bofs...) de Jean-Christophe Grangé sont tout simplement inadaptables, au vu des ratages que sont L'Empire des loups (Chris Nahon), et, dans une moindre mesure, des Rivières pourpres (Mathieu Kassovitz) ? Quoi qu'il en soit, le constat est sans appel : Le Concile de pierre est un navet à tout point de vue.

L'histoire, d'abord : Laura Spirien (Monica Bellucci) mène une vie tranquille à Paris avec son fils Liu-San, enfant adopté en Sibérie. Quelques jours avant son septième anniversaire, une marque circulaire apparaît sur son coeur. Laura fait des cauchemars étranges toutes les nuits, tandis que d'obscurs individus semblent manifester un intérêt de plus en plus marqué pour le gamin. Qui est vraiment Liu-San ? Pourquoi tant de convoitises ? Quel terrible secret cache cette marque sur son coeur ? Qu'est-ce qu'on fait encore dans la salle ?

Horreur ! Cinq minutes seulement se sont écoulées, et on réalise avec effroi que le film a déjà passé en revue tous les poncifs du thriller ésotérique : une scène d'ouverture morbide, dans une région hostile, avec des bad guys encagoulés ; une marque mystérieuse, donc, qui grossit de jour en jour ; un entourage un peu trop sympa pour qu'on ne se dise pas qu'il y a forcément anguille sous roche...

Cours, Laura, cours !

Et dire qu'à ce stade, on n'a encore rien vu... A chaque nouvelle scène, et ce, malgré la simplicité paroxystique de l'intrigue, on éprouve la désagréable impression de voir un autre film, tant la cohérence esthétique fait défaut. (Eh oh ? Y'a quelqu'un à la table de montage ?) La psychologie des personnages a visiblement été traitée par-dessus la jambe : c'est même tellement mal foutu qu'on ne sait même plus, à la fin du film, qui est l'allié de Laura et qui ne l'est pas. Tout simplement scandaleux ! On a fait toute une montagne du soi-disant rôle à contre-emploi de Monica, mais rien à faire, le port du flingue ne lui va pas. Dans le registre de la femme qui se défonce pour sauver son gosse, n'est pas Jodie Foster qui veut !

Le pire demeurant les effets horrifiques, qu'on déclinera en deux catégorie : "plus-crispant-tu-meurs", magnifiquement matérialisée par l'apparition redondante de cet aigle au cri fâcheusement strident qui m'a pété les tympans. Et "plus-bidon-tu-crèves : pourquoi un ours numérique ridicule, alors qu'un vrai - ça tombe sous le sens ! - aurait été plus réaliste, donc plus effrayant ? Mais, à l'image d'un film qui transpire la fainéantise, l'équipe a peut-être pensé qu'on pouvait se passer des services d'un dresseur.

Au final, on a quoi ? Un film baragouiné, brouillon et bâclé, avec comme point d'orgue une dernière partie en Mongolie, à la limite du ridicule, au cours de laquelle on découvre (ô, surprise !) que TOUS les proches de Laura, sans exception, étaient effectivement dans le coup ! Fallait oser... Gageons qu'il ne s'agit que d'un incident de parcours pour le réalisateur, qui aura bientôt l'occasion de se rattraper avec La Clé, troisième volet de sa trilogie initiée par Une Affaire privée et Cette Femme-là. A la bonne heure : Nicloux est assurément plus à l'aise avec les projets persos qu'avec les films - miteux - de commande.

0/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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Mardi 28 novembre 2006 2 28 /11 /2006 18:39

B(l)ond aux yeux bleus

Pour voir le meilleur James Bond, il aura donc fallu attendre le vingt-et-unième épisode ? Ironie du sort, Casino Royale, écrit en 1953, est pourtant le premier roman de Ian Fleming mettant en scène le mythique agent secret. Certes, le roman avait déjà fait l'objet d'une adaptation cinématographique. On avait ainsi bien ri (ou pas) devant la version parodique de Val Guest (1961), avec Peter Sellers, David Niven et Woody Allen. Toutefois, le film de Martin Campbell (déjà réalisateur du très correct Goldeneye avec Pierce Brosnan) montre combien il était NÉCESSAIRE de passer aux choses sérieuses.

Être un agent secret. On en a tous rêvé. Pour briser des complots. Pour parcourir le monde. Pour le sauver, à sept seconde près. Mais au fond, on n'a jamais rêvé d'être James Bond. Parce que Bond est insensible (il n'a jamais pleuré la mort d'une James Bond girl), blasé (la cruauté des crapules qu'il affronte ne l'émeut même pas) et cynique (constamment en mode foutage de gueule, on ne sait jamais ce qu'il ressent vraiment). Dans Casino Royale, le nouveau, on fait connaissance avec un autre Bond, ou plutôt, ce qu'il était avant de devenir celui qu'on connaît. A de nombreux égards, donner le rôle à Daniel Craig était la plus brillante des idées.

On a entendu beaucoup de bêtises et de préjugés quant au choix de ce dernier pour incarner James Bond. Trop musclé, trop blond, trop petit... Réflexe pathologique du fan incapable de s'émanciper du dogme ancestral : Brun, poilu et macho. Tout un programme !

Daniel Craig est blond aux yeux bleus et presque imberbe. Et pourtant, seul un acteur de ce calibre pouvait apporter ce qui a toujours manqué à Bond : un supplément d'humanité. Un homme avec ses doutes et ses faiblesses - c'est ainsi qu'on imagine un agent secret à ses débuts -, sans qu'on puisse pour autant le qualifier de mauviette. Car de la virilité, Craig n'en manque pas (l'espion n'en a peut-être jamais eu autant). Il faut admirer à ce titre la scène d'ouverture : une poursuite musclée, ultra réaliste - un vrai pied de nez, en fait, à tous les James Bond qui lorgnaient un peu trop près de la science-fiction - et sans temps mort, qui s'achève par un flingage en règle dans une ambassade d'un pays d'Afrique. Qui a dit pas assez viril ?!

Daniel Craig est James Bond : permis de continuer

Parallèlement (c'est fou comme c'est bien fait !), Le Chiffre (Mads Mikkelsen, un acteur danois encore inconnu du grand public), sorte de banquier privé du terrorisme international, est certainement le bad guy le plus charismatique depuis Trevelyan dans Goldeneye (tiens, tiens...), et sans doute le plus pervers depuis... depuis quand déjà ? Pour s'en convaincre, il suffit de se rapporter à la séance de torture, insoutenable et géniale, où Le Chiffre fait passer un sale quart d'heure aux parties intimes de notre espion préféré - c'est qu'on commence à s'attacher à lui.

Et dire que la scène la plus jouissive du film n'est même pas une scène d'action, mais bien une partie de poker monumentale au Casino Royale, donc, au Monténégro. La dernière occasion pour Le Chiffre de se renflouer après que Bond a fait échouer un de ses plans. Un duel au sommet - mis en scène avec brio - entre deux ennemis qui se rendent coup pour coup. Bond sera ainsi victime d'un empoisonnement et ne devra sa survie - sa résurrection ? - qu'à l'intervention de Vesper Lynd (sublime Eva Green), attachée au Trésor britannique, chargée de surveiller les mises et les relances astronomiques de l'agent secret.

Vesper Lynd et James Bond. Chaud devant !

Eva Green... la première James Bond girl dotée d'un cerveau, ET surtout d'un coeur. Le parfait complément de Daniel Craig, au fond. Oui, parce que la meilleure scène de Casino Royale - de tous les James Bond ? - est une scène d'amour - et pas une scène d'action - qui vaut à elle seule la vision du film, et qu'il faut prendre le temps de décrire : entre deux parties de poker, Bond tue deux bad guys, in extremis, grâce à l'aide de Vesper Lynd. La jeune femme a du sang sur les mains. Dans tous les sens du terme. Sous la douche, elle tente de se nettoyer. Mais qu'il est difficile de se purifier de l'intérieur... Alors Bond - ou plutôt Daniel Craig - la rejoint. Se déshabille-t-il ? Non. Il garde sa chemise. Une chemise qu'il venait juste de changer, après la sanglante bagarre. « J'ai du sang sur les mains », sanglotte-t-elle. Il la rassure. « J'ai froid. » Lui fait-il l'amour sous la douche ? Eh non. Il l'enlace tendrement puis, doucement, tourne le robinet d'eau chaude... En un magnifique plan-séquence, Martin Campbell a cassé un mythe. Pour notre plus grand bonheur. Et montre par la même occasion qu'il a définitivement pris de la bouteille depuis Goldeneye.

Qui aurait pu prédire que Bond allait un jour nous arracher une larme ? Qui aurait pu croire qu'un blond aux yeux bleus, imberbe de surcroît, allait reléguer Sean Connery au second rang - ça y est, c'est dit ! - du Panthéon des interprêtes de l'espion au service de sa Majesté ? James Bond a fini sa crise d'ado, et Casino Royale, première aventure de l'agent secret, est paradoxalement le film de la maturité.

L'issue de Casino Royale ne laisse que peu d'espoir quant à un épanouissement encore plus affirmé. On sent que Bond va glisser vers ce côté obscur dont on ne voulait déjà plus jamais entendre parler. Mais, au moins, pendant un instant, on aura donc vu ce qu'aurait pu (dû) être notre Bond. Parce que c'est ça aussi, le cinéma : Une émotion fugitive qui, peut-être, ne se reproduira jamais.

C'est drôle, j'ai re-envie de devenir espion.

5/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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Dimanche 21 janvier 2007 7 21 /01 /2007 17:00

Kubrick s'est réincarné

(Attention spoilers)

Quelque part sur Terre, de nos jours. Izzy (Rachel Weisz) est atteinte d'une tumeur maligne au cerveau. Son mari, Tommy Creo (Hugh Jackman), cancérologue génial mais incompris, cherche un traitement pour la sauver. Et se lance dans un projet fou : Trouver un remède contre la mort elle-même. Un remède qui pourrait bien être... l'Amour.

Cela vous fait rire ? Si vous attendiez de Darren Aronofsky un Requiem for a dream bis, passez votre chemin. Si vous pensez qu'un film qui parle d'amour au premier degré ne pourra que vous faire doucement rigoler (bref, si vous n'avez pas de coeur), passez votre chemin aussi. Parce que d'amour, The Fountain ne parle que de ça.

Et de mort, aussi (deux thèmes intimement liés). Izzy est en phase terminale. Elle perd ses sensations physiques. Pieds nus sur son balcon enneigé, contemplant une nébuleuse - un nuage de poussière entourant une étoile morte, annonçant la naissance de nouveaux astres -, elle ne ressent plus le froid. Pas plus que le chaud quand elle prend son bain. La vie la quitte peu à peu de l'intérieur. Un peu trop vite, même, pour lui laisser le temps d'écrire le dernier chapitre de son roman intitulé The Fountain, que Tommy lit par petits bouts : Menacée par un mal intérieur - l'Inquisition - qui sévit dans l'Espagne du XVIe siècle, la reine Isabelle la Catholique (Rachel Weisz, tiens, tiens...) confie une mission à Tomas, un conquistador (Hugh Jackman...) : Chercher et trouver en Nouvelle Espagne (l'actuel Guatemala) l'arbre de vie, dont la sève donne la vie éternelle. Tomas est en passe d'atteindre son but, mais, à la fin du chapitre 11, au sommet d'un temple maya, un prêtre lui assène un coup fatal... La première page du chapitre 12 est... vide.

La signification métaphorique du livre est évidente : la reine, c'est Izzy, et l'Inquisition, c'est sa tumeur. Le conquistador, c'est Tommy, et l'arbre de vie, c'est le remède qu'il recherche pour la soigner. L'issue tragique du chapitre 11 est manifestement un message que Izzy adresse allégoriquement à Tommy, qui refuse de voir la réalité en face : de même que le conquistador a échoué dans sa quête, il échouera aussi dans la sienne... A ceci près que le douzième et dernier chapitre n'a pas encore été écrit. Et qu'il revient à Tommy de prendre la plume.

Mais il refuse. Parce que son amour est plus fort que la mort. Parce qu'il sait qu'il peut sauver sa femme. Pour qu'elle puisse elle-même mettre un point final à son histoire.

Hugh Jackman et Rachel Weisz. L'amour est éternel

Dans un temps indéterminé, aux confins de la Voie lactée. Tom (Hugh Jackman) voyage avec un arbre dans une sphère qui se dirige vers la nébuleuse Shibalaba... Celle-là même qu'Izzy étudiait depuis son balcon avec son téléscope. Celle-là même qui apparaît dans son roman, et qui guide Tomas vers la pyramide qui cache l'arbre de vie. Une nébuleuse où les âmes des morts renaîtraient selon une légende maya. Non, il ne s'agit pas d'une scène de science-fiction greffée à cette belle histoire. Mais bien d'une représentation de l'univers mental, de la bulle dans laquelle s'est enfermé Tommy depuis que sa femme est tombée malade. Où cette fois-ci, c'est Shibalba le remède contre la maladie. "Don't worry, Iz, we're almost there" : C'est Tom qui s'adresse à l'arbre. Un arbre qui est en train de mourir. Il lui susurre : "You'll bloom" (tu renaîtras). Le tableau paraît surréaliste, mais la mise en scène d'Aronofsky justifie majestueusement cette bizarrerie en matérialisant les intéractions entre rêve et réalité : il faut voir le magnifique fondu enchaîné qui passe du monde fantasmé où Tom caresse tendrement l'écorce duveteuse de l'arbre - qui réagit à son contact -, au monde réel où Tommy caresse le bras d'Izzy. C'est fichtrement émotionnant.

Mais le destin tragique d'Izzy était déjà écrit en pointillés dans son livre : Tommy trouve le remède pour sauver Izzy (à base d'un échantillon d'écorce d'un arbre disparu d'Amérique centrale...), mais elle meurt avant qu'il ne lui soit administré. Son courage devant la mort ("I'm not affraid anymore") donne des frissons. Pourtant, même s'il sait que tout est perdu, Tommy multiplie les bouche-à-bouche et les massages cardiaques pour la ramener à la vie. Parce qu'il l'aime. Poignant. Parallèlement (par conséquent ?), dans la sphère, l'arbre meurt aussi avant d'atteindre le coeur de Shibalba. Tom veut mourir ("I'm gonna die"). Il n'y a plus d'espoir. A moins que...

"Finish it". Depuis le début de son voyage sidéral et mental, Tom entend une voix, celle d'Izzy, qui lui dit ces mots : "Finish it". Mais finir quoi ? The Foutain, bien entendu. Écrire ce 12e chapitre qui pourrait, peut-être, inverser le destin. Ainsi, sous la plume de Tommy, le conquistador ne mourra pas : Tom viendra de façon incroyable parer in extremis le coup d'épée du prêtre maya. Et permettra à Tomas d'atteindre, enfin, l'arbre de vie. Il en boira la sève jusqu'à la lie. Mais cela ne fera pas revenir Izzy...

"Ne t'en fais pas. On y est presque..."

Car comment pourrait-on faire renaître ce qui n'est plus ? En traversant les âges, peut-être. En allant récupérer dans le passé un élément qui matérialise à lui seul l'amour le plus pur. Dans le présent, Tommy a perdu son alliance au bloc-opératoire, entre deux interventions. Dans le roman (le passé ?), la reine Isabelle la Catholique a donné une bague à Tomas, accompagnant son geste de ces mots : "Together we will live forever". Au pied de l'arbre de vie, au XVIe siècle, Tom viendra ainsi prendre cette bague et la rapporter dans sa sphère. Une pluie incandescente dorée, de toute beauté, s'abat sur la sphère : c'est le signe que Shibalba est tout près. Et qu'elle va bientôt s'éteindre, à jamais. Tom, en position de lotus, sort de son "vaisseau", et fait face à Shibalba. Il va passer la bague à son annulaire gauche, entouré d'un tatouage circulaire noir...

Un tatouage circulaire ? Automatiquement, une deuxième lecture du film (qui ne supplante cependant pas la thèse de l'univers mental) s'impose : Car peu après la mort d'Izzy, Tommy s'était tatoué une alliance à l'encre de Chine... sur son annulaire gauche. Par conséquent, il se pourrait bien que Tom existe... pour de vrai. Une hypothèse pas si folle que ça : Il pourrait bien être Tommy avec quelques siècles de plus (la phrase que Tom dit à Izzy : "Toutes ces années... Tu m'as fait traverser le temps" prendrait alors tout son sens). Un Tommy qui aurait trouvé le secret de l'immortalité (mais pas celui de la résurrection), et qui voyagerait seul dans le cosmos vers Shibalba, avec l'espoir fou (mais si beau) que la femme qu'il a toujours aimé ressucite.

Et instantanément, c'est l'éblouissement. Dans une séquence époustouflante de beauté, Shibalba explose, Tom est illuminé par l'éclat de lumière (les influences bouddhistes et chrétiennes ne sont jamais loin). L'arbre revit. Des fruits apparaissent... La lumière devient aveuglante. L'Amour a triomphé de la Mort. Un sentiment magnifié par le thème épique et planant de Clint Mansell, bien supérieur à l'inoubliable partition de Requiem, qui était déjà magistrale.

La logique de la - bouleversante - dernière scène peut laisser perplexe : dans la réalité (la nôtre), Tommy plante un fruit de l'arbre de vie ressucité par Shibalba au pied de la tombe de Izzy : "Au revoir, Iz, Je l'ai fini. Tout va bien. Oui, tout va bien." Comment expliquer ce paradoxe temporel de façon rationnelle ? Peut-être que Tom a effectué un bond dans le temps pour confier ce fruit à Tommy, c'est-à-dire lui-même (le fruit, en grandissant, serait alors devenu cet arbre contenant l'âme de Izzy voyageant dans l'espace) ? La boucle serait ainsi bouclée... Ou peut-etre qu'on devrait s'en foutre, et se laisser porter par le lyrisme universel de Monsieur Aronofsky qui marque pour la vie.

Shibalba meurt... et l'amour renaît...

Parce que The Fountain, c'est avant tout une - triple - ode à l'amour aux correspondances poétiques multiples : la bague, donc, l'arbre de vie ou encore Shibalba (la salle du trône de la reine Isabelle la Catholique, éclairée par des milliers de bougies, à l'instar des luminaires du bloc-opératoire du docteur Creo, ressemblent à s'y méprendre à la nébuleuse). Des résonnances toujours transcendées par la mise en scène précise, sincère et généreuse d'Aronofsky, qui démontrent toute l'unité et la cohérence de son oeuvre.

Au fait : Cate Blanchett et Brad Pitt devaient à l'origine interpréter les deux rôles principaux (mais ce dernier a décliné l'offre pour Troie !). Avec un budget amputé de moitié, Hugh Jackman (qui confirme qu'il a l'étoffe d'un immense) et Rachel Weisz (qui n'a décidément rien à envier à aucune autre actrice) ont repris des rôles qui pourraient bien être ceux de leur vie. Au vu du résultat, d'une maestria confondante, on se dit qu'on n'y a pas perdu au change. Et qu'on a peut-être vu la plus belle histoire d'amour jamais filmée pour le cinéma, tout simplement.

Par-delà la lutte intestine entre l'Amour et la Mort, The Fountain, oeuvre d'une insolente densité thématique, interroge sur la Vie au sens le plus philosophique du terme, et confine par là à l'existentialisme le plus profond ; un absolu qu'avait déjà atteint LE maître Stanley Kubrick avec 2001, L'Odyssée de l'espace (la filiation est presque explicite). La Mort, le Temps, l'Infini, l'Homme. Des concepts métaphysiques à propos desquels peu de personnes ont leur mot à dire. Darren Aronofsky, qui s'affirme comme le réalisateur le plus doué de sa génération, en a placé un, de mot. Et rejoint son illustre père spirituel au Panthéon des génies que la maladie, le temps et la mort n'oxyderont jamais.

6/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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