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Le blog du cinéma sans langue de bois...

Mercredi 31 janvier 2007

Mel Gibson a de l'énergie à revendre

(Attention spoilers)

C'est devenu systématique : dès que Mel Gibson sort un film, c'est l'hallali. Apocalypto, son dernier film, n'était pas encore apparu sur nos écrans qu'il faisait déjà l'objet d'une cabale : des légions d'historiens couvés par des médias bien-pensants ont rivalisé de remarques stériles pour juger de sa véracité historique. Verdict des "experts" : Apocalypto, qui raconte l'histoire de la décadence des Mayas (ce n'est PAS DU TOUT le propos du film, nous y reviendrons), est bourré d'inexactitudes qui portent atteinte à la mémoire des descendants des peuples de la péninsule du Yucatan : brutalité exagérée et spiritualité négligée, voilà ce qu'on reproche à Mel Gibson. Mettons les choses au clair : de une, la meilleure façon de se cultiver sur l'ère post-classique maya, jusqu'à preuve du contraire, c'est encore de lire des livres qui traitent directement de la question (pousser le portail d'une bibliothèque ne requiert pas un effort surhumain). De deux, c'est un faux débat, car l'embellissement ou l'enlaidissment de la réalité est un droit inaliénable qu'on ne saurait soustraire au cinéma. Enfin, un film est d'abord fait pour di-ver-tir. On n'en attend pas plus (mais pas moins) de la part de Mel Gibson de toutes façons.

Apocalypto, c'est donc un film d'aventure qui dépeint les péripéties de Patte de Jaguar - un Amérindien aux faux airs de Ronaldinho - dans un contexte de décadence maya (on peut affirmer que l'histoire se déroule en 1492...) qui demeure au final très secondaire. Chez Mel Gibson, contexte rime avec prétexte, et, comme toujours, l'action prévaut sur tout le reste. De ce côté, Apocalypto est globalement réussi. Globalement, parce que le film met tout de même un certain temps à trouver son rythme.

Ce n'est pas que les scènes d'exposition manquent de peps : montrer l'harmonie de la tribu de Rudy "Patte de Jaguar" Youngblood (comme cette partie de chasse au tapir dans la jungle mésoaméricaine qui se termine en franche rigolade) était une chose nécessaire. L'intrusion dans son village d'individus guidés par les plus mauvaises intentions n'en devenant que plus palpitante, au vu du chaos qu'elle génère. Le problème, c'est que l'énergie déployée par Mel Gibson à la réalisation est vite parasitée par la sempiternelle résurgence de sa vieille marotte : la religion. Avant d'être égorgé par le plus cruel des assaillants, le chef de la tribu, Ciel de Silex, lance à Patte de Jaguar : "N'aie pas peur mon fils." Soit un copier-coller de l'une des phrases les plus emblématiques du Christ. Vous avez dit prosélytisme ? Cette phrase trouvera toutefois sa justification filmique dans la deuxième partie du métrage (de loin la meilleure), quand le héros aura justement cessé d'avoir peur, pour le plus grand bonheur du spectateur (c'est qu'on commençait sérieusement à s'emmerder).

Souffrance, servitude et sacrifices

Passée cette petite déception, Mel Gibson enfile pour de bon le bleu de chauffe. Patte de Jaguar et les survivants de la bataille sont emmenés par les intrus victorieux vers une cité maya où ils seront sacrifiés. (On notera le manichéisme gibsonien qui met face à face le bon sauvage, qui vit paisiblement de la chasse dans la forêt, et le sauvage civilisé - bah oui, forcément perverti... - friand de massacres et de barbarie.) On découvre alors progressivement la cité via le point de vue des captifs (bien vu). Les décors, les costumes, criants de vérité, facilitent grandement le sentiment d'immersion.

Et là, première surprise : dans son extrême violence visuelle, Apocalypto demeure étrangement soft (sur une échelle gibsonienne bien entendu) dans sa représentation des sacrifices. Pas de gros plan du prêtre maya perforant les entrailles des victimes. Les décapitations sont filmées en plan large quand elles ne font pas tout simplement l'objet d'une ellipse. Au fond, la violence transparaît plutôt via la folie patente qui frappe les habitants de la cité, galvanisés par les prêtres mayas (pour la subtilité, on repassera), demandant toujours plus de sang pour apaiser un dieu qui a propagé une plaie mortelle dans la région. Magie du scénario : Patte de Jaguar sera sauvé in extremis grâce à l'intervention d'un deus ex machina inespéré (pompé sur les aventures de Tintin ?).

Patte de Jaguar tente d'échapper à ses poursuivants

Sérieusement blessé, Patte de Jaguar parvient à rejoindre la forêt et n'a plus qu'une idée en tête : retrouver femme et enfants. Enfin ! La chasse à l'homme est lancée, et le film commence pour de vrai. Mel Gibson se lâche et donne tout ce qu'il a : shots nerveux, ralentis hypertrophiés (mais super efficaces), brutalité visuelle et sonore de plus en plus marquée. Les poursuivants sont tour à tour massacrés par la faune qui apporte (indirectement ?) son aide au fugitif (on pense inévitablement au Livre de la jungle) ou impitoyablement fauchés par la rage décuplée de Patte de Jaguar, devenu une véritable bête sauvage, bien aidé par une flore qu'il connaît jusque dans ses moindres recoins. Le chasseur, maintenant, c'est lui. Qu'il soit camouflé (Predator et Rambo sont cités explicitement) ou à visage découvert (la scène de l'essaim de frelons est à tomber par terre), il ne laisse aucune chance à ses ennemis. Les bourrins tacticiens à l'affût se font rares ces temps-ci au cinéma, et pour tout dire, ça fait vraiment plaisir.

Certes, si on pose l'opération, la part réservée à la civilisation maya - notons tout de même que les personnages parlent en maya yucatèque, et non en anglais - est manifestement réduite à sa plus simple expression (le passsage dans la cité dure à peine vingt minutes). On regrettera également la beauferie de Mel Gibson, obnubilé qu'il est par les valeurs ricaines transcendentales (le père - Patte de Jaguar - qui doit défendre sa famille face aux dangers provenant de l'extérieur). Mais d'un autre côté, on notera que le héros, à la fin du film, ne pactisera pas avec le conquérant espagnol (le colonisateur, l'occidental, le Ricain, quoi, si on doit expliciter les symboles), et préférera se terrer dans sa "selva" qu'il chérit tant pour continuer à vivre une existence paisible. Connaissant l'énèrgumène Gibson, la surprise est de taille. Sur ce point-là, force est de reconnaître qu'il affiche une palette de nuances qu'on ne soupçonnait pas jusqu'ici.

3/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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