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Le blog du cinéma sans langue de bois...

Dimanche 21 janvier 2007

Kubrick s'est réincarné

(Attention spoilers)

Quelque part sur Terre, de nos jours. Izzy (Rachel Weisz) est atteinte d'une tumeur maligne au cerveau. Son mari, Tommy Creo (Hugh Jackman), cancérologue génial mais incompris, cherche un traitement pour la sauver. Et se lance dans un projet fou : Trouver un remède contre la mort elle-même. Un remède qui pourrait bien être... l'Amour.

Cela vous fait rire ? Si vous attendiez de Darren Aronofsky un Requiem for a dream bis, passez votre chemin. Si vous pensez qu'un film qui parle d'amour au premier degré ne pourra que vous faire doucement rigoler (bref, si vous n'avez pas de coeur), passez votre chemin aussi. Parce que d'amour, The Fountain ne parle que de ça.

Et de mort, aussi (deux thèmes intimement liés). Izzy est en phase terminale. Elle perd ses sensations physiques. Pieds nus sur son balcon enneigé, contemplant une nébuleuse - un nuage de poussière entourant une étoile morte, annonçant la naissance de nouveaux astres -, elle ne ressent plus le froid. Pas plus que le chaud quand elle prend son bain. La vie la quitte peu à peu de l'intérieur. Un peu trop vite, même, pour lui laisser le temps d'écrire le dernier chapitre de son roman intitulé The Fountain, que Tommy lit par petits bouts : Menacée par un mal intérieur - l'Inquisition - qui sévit dans l'Espagne du XVIe siècle, la reine Isabelle la Catholique (Rachel Weisz, tiens, tiens...) confie une mission à Tomas, un conquistador (Hugh Jackman...) : Chercher et trouver en Nouvelle Espagne (l'actuel Guatemala) l'arbre de vie, dont la sève donne la vie éternelle. Tomas est en passe d'atteindre son but, mais, Ã  la fin du chapitre 11, au sommet d'un temple maya, un prêtre lui assène un coup fatal... La première page du chapitre 12 est... vide.

La signification métaphorique du livre est évidente : la reine, c'est Izzy, et l'Inquisition, c'est sa tumeur. Le conquistador, c'est Tommy, et l'arbre de vie, c'est le remède qu'il recherche pour la soigner. L'issue tragique du chapitre 11 est manifestement un message que Izzy adresse allégoriquement Ã  Tommy, qui refuse de voir la réalité en face : de même que le conquistador a échoué dans sa quête, il échouera aussi dans la sienne... A ceci près que le douzième et dernier chapitre n'a pas encore été écrit. Et qu'il revient à Tommy de prendre la plume.

Mais il refuse. Parce que son amour est plus fort que la mort. Parce qu'il sait qu'il peut sauver sa femme. Pour qu'elle puisse elle-même mettre un point final à son histoire.

Hugh Jackman et Rachel Weisz. L'amour est éternel

Dans un temps indéterminé, aux confins de la Voie lactée. Tom (Hugh Jackman) voyage avec un arbre dans une sphère qui se dirige vers la nébuleuse Shibalaba... Celle-là même qu'Izzy étudiait depuis son balcon avec son téléscope. Celle-là même qui apparaît dans son roman, et qui guide Tomas vers la pyramide qui cache l'arbre de vie. Une nébuleuse où les âmes des morts renaîtraient selon une légende maya. Non, il ne s'agit pas d'une scène de science-fiction greffée à cette belle histoire. Mais bien d'une représentation de l'univers mental, de la bulle dans laquelle s'est enfermé Tommy depuis que sa femme est tombée malade. Où cette fois-ci, c'est Shibalba le remède contre la maladie. "Don't worry, Iz, we're almost there" : C'est Tom qui s'adresse à l'arbre. Un arbre qui est en train de mourir. Il lui susurre : "You'll bloom" (tu renaîtras). Le tableau paraît surréaliste, mais la mise en scène d'Aronofsky justifie majestueusement cette bizarrerie en matérialisant les intéractions entre rêve et réalité : il faut voir le magnifique fondu enchaîné qui passe du monde fantasmé où Tom caresse tendrement l'écorce duveteuse de l'arbre - qui réagit à son contact -, au monde réel où Tommy caresse le bras d'Izzy. C'est fichtrement émotionnant.

Mais le destin tragique d'Izzy était déjà écrit en pointillés dans son livre : Tommy trouve le remède pour sauver Izzy (à base d'un échantillon d'écorce d'un arbre disparu d'Amérique centrale...), mais elle meurt avant qu'il ne lui soit administré. Son courage devant la mort ("I'm not affraid anymore") donne des frissons. Pourtant, même s'il sait que tout est perdu, Tommy multiplie les bouche-à-bouche et les massages cardiaques pour la ramener à la vie. Parce qu'il l'aime. Poignant. Parallèlement (par conséquent ?), dans la sphère, l'arbre meurt aussi avant d'atteindre le coeur de Shibalba. Tom veut mourir ("I'm gonna die"). Il n'y a plus d'espoir. A moins que...

"Finish it". Depuis le début de son voyage sidéral et mental, Tom entend une voix, celle d'Izzy, qui lui dit ces mots : "Finish it". Mais finir quoi ? The Foutain, bien entendu. Ã‰crire ce 12e chapitre qui pourrait, peut-être, inverser le destin. Ainsi, sous la plume de Tommy, le conquistador ne mourra pas : Tom viendra de façon incroyable parer in extremis le coup d'épée du prêtre maya. Et permettra à Tomas d'atteindre, enfin, l'arbre de vie. Il en boira la sève jusqu'à la lie. Mais cela ne fera pas revenir Izzy...

"Ne t'en fais pas. On y est presque..."

Car comment pourrait-on faire renaître ce qui n'est plus ? En traversant les âges, peut-être. En allant récupérer dans le passé un élément qui matérialise à lui seul l'amour le plus pur. Dans le présent, Tommy a perdu son alliance au bloc-opératoire, entre deux interventions. Dans le roman (le passé ?), la reine Isabelle la Catholique a donné une bague à Tomas, accompagnant son geste de ces mots : "Together we will live forever". Au pied de l'arbre de vie, au XVIe siècle, Tom viendra ainsi prendre cette bague et la rapporter dans sa sphère. Une pluie incandescente dorée, de toute beauté, s'abat sur la sphère : c'est le signe que Shibalba est tout près. Et qu'elle va bientôt s'éteindre, à jamais. Tom, en position de lotus, sort de son "vaisseau", et fait face à Shibalba. Il va passer la bague à son annulaire gauche, entouré d'un tatouage circulaire noir...

Un tatouage circulaire ? Automatiquement, une deuxième lecture du film (qui ne supplante cependant pas la thèse de l'univers mental) s'impose : Car peu après la mort d'Izzy, Tommy s'était tatoué une alliance à l'encre de Chine... sur son annulaire gauche. Par conséquent, il se pourrait bien que Tom existe... pour de vrai. Une hypothèse pas si folle que ça : Il pourrait bien être Tommy avec quelques siècles de plus (la phrase que Tom dit à Izzy : "Toutes ces années... Tu m'as fait traverser le temps" prendrait alors tout son sens). Un Tommy qui aurait trouvé le secret de l'immortalité (mais pas celui de la résurrection), et qui voyagerait seul dans le cosmos vers Shibalba, avec l'espoir fou (mais si beau) que la femme qu'il a toujours aimé ressucite.

Et instantanément, c'est l'éblouissement. Dans une séquence époustouflante de beauté, Shibalba explose, Tom est illuminé par l'éclat de lumière (les influences bouddhistes et chrétiennes ne sont jamais loin). L'arbre revit. Des fruits apparaissent... La lumière devient aveuglante. L'Amour a triomphé de la Mort. Un sentiment magnifié par le thème Ã©pique et planant de Clint Mansell, bien supérieur à l'inoubliable partition de Requiem, qui était déjà magistrale.

La logique de la - bouleversante - dernière scène peut laisser perplexe : dans la réalité (la nôtre), Tommy plante un fruit de l'arbre de vie ressucité par Shibalba au pied de la tombe de Izzy : "Au revoir, Iz, Je l'ai fini. Tout va bien. Oui, tout va bien." Comment expliquer ce paradoxe temporel de façon rationnelle ? Peut-être que Tom a effectué un bond dans le temps pour confier ce fruit à Tommy, c'est-à-dire lui-même (le fruit, en grandissant, serait alors devenu cet arbre contenant l'âme de Izzy voyageant dans l'espace) ? La boucle serait ainsi bouclée... Ou peut-etre qu'on devrait s'en foutre, et se laisser porter par le lyrisme universel de Monsieur Aronofsky qui marque pour la vie.

Shibalba meurt... et l'amour renaît...

Parce que The Fountain, c'est avant tout une - triple - ode à l'amour aux correspondances poétiques multiples : la bague, donc, l'arbre de vie ou encore Shibalba (la salle du trône de la reine Isabelle la Catholique, éclairée par des milliers de bougies, à l'instar des luminaires du bloc-opératoire du docteur Creo, ressemblent à s'y méprendre à la nébuleuse). Des résonnances toujours transcendées par la mise en scène précise, sincère et généreuse d'Aronofsky, qui démontrent toute l'unité et la cohérence de son oeuvre.

Au fait : Cate Blanchett et Brad Pitt devaient à l'origine interpréter les deux rôles principaux (mais ce dernier a décliné l'offre pour Troie !). Avec un budget amputé de moitié, Hugh Jackman (qui confirme qu'il a l'étoffe d'un immense) et Rachel Weisz (qui n'a décidément rien à envier à aucune autre actrice) ont repris des rôles qui pourraient bien être ceux de leur vie. Au vu du résultat, d'une maestria confondante, on se dit qu'on n'y a pas perdu au change. Et qu'on a peut-être vu la plus belle histoire d'amour jamais filmée pour le cinéma, tout simplement.

Par-delà la lutte intestine entre l'Amour et la Mort, The Fountain, oeuvre d'une insolente densité thématique, interroge sur la Vie au sens le plus philosophique du terme, et confine par là à l'existentialisme le plus profond ; un absolu qu'avait déjà atteint LE maître Stanley Kubrick avec 2001, L'Odyssée de l'espace (la filiation est presque explicite). La Mort, le Temps, l'Infini, l'Homme. Des concepts métaphysiques à propos desquels peu de personnes ont leur mot à dire. Darren Aronofsky, qui s'affirme comme le réalisateur le plus doué de sa génération, en a placé un, de mot. Et rejoint son illustre père spirituel au Panthéon des génies que la maladie, le temps et la mort n'oxyderont jamais.

6/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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