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Le blog du cinéma sans langue de bois...

Samedi 11 novembre 2006 6 11 /11 /2006 01:14

Le génie a son dieu

Alexandre Aja. Souvenez-vous de ce nom, car il faudra désormais compter avec lui. C'est le génial réalisateur de La Colline a des yeux, remake du film éponyme de Wes Craven datant de 1977, sorti l'été dernier sur nos écrans français (la France : vous savez, ce pays où les films sont distribués en dernier dans le monde entier). Un "film de genre" génial (c'est comme ça qu'on appelle les films d'horreur, y paraît, pour faire plus classe), réalisé par un mec bien de chez nous. Pourtant, à regarder le casting de près (Aaron Stanford, Kathleen Quinlan, Emilie de Ravin - la nana insupportable de Lost - ça sonne pas très français ça, monsieur !), on semble avoir affaire à un film ricain 100 % pur jus. Mais attendez un peu. Pour ceux qui s'en souviennent, Aja avait déjà démontré toute l'étendue de son talent en 2003, sur le sol français, avec Haute Tension, un film bien flippant avec la pas encore bankable Cécile de France.

Et puis Aja a suivi la meute de réalisateurs français défilant à Hollywood, à la recherche de producteurs un peu plus renfloués que leurs homologues français. Avec une réussite diverse. Pitof, le metteur en scène (ha ha !) du navetissime Vidocq (ho ho !), a récidivé avec le cataclysmique Catwoman, un bide à tout point de vue, tant artistique qu'économique. En voilà un pour qui le rêve américain s'est transformé en bourbier (note : donner le rôle-titre à Halle Berry, c'est ce qui s'appelle manquer singulièrement de flair). Semi-échec pour le tout juste regardable Gothika de Mathieu Kassovitz (toujours avec Halle Berry, porte-malheur préféré de nos chers expatriés). On se demande encore ce qu'est devenu l'auteur de La Haîne. Bref, Aja, lui, a transformé l'essai. Et de quelle manière !

Ce n'était pourtant pas gagné d'avance. Aja est en effet le fils d'Alexandre Arcady, le boulet responsable du Grand Pardon I et II - j'en ris encore ! -, sorte de remake raté du Parrain. Heureusement pour lui (et surtout pour nous), la nullité, à l'instar du génie, n'est pas une faculté héréditaire. Arcady filme avec ses pieds, Aja avec sa tête et ses mains. Sorry, daddy !

Voilà le topo : en route pour la Californie, une famille d'Américains vraiment moyens (les deux parents, les trois enfants, le jeune époux coincé de l'aînée, le bébé de ces derniers, sans oublier les deux chiens) tombe en rade dans le désert sous un soleil de plomb. Une bande de mutants sanguinaires, largement affectés par les radiations des essais nucléaires US des années cinquante (élément absent du film original), profite de l'incident pour enlever le bébé et massacrer les membres de la famille Carter un à un.

Le mutant Pluto, moins cool que son homologue canin

Jusqu'ici, ça a l'air très basique. Sauf qu'il y a Aja à la barre. Et ça fait toute la différence. S'inscrivant dans la tendance hollywoodienne consistant à reprendre des films d'épouvante emblématiques des seventies (Massacre à la tronçonneuse, Amityville), le jeune réalisateur montre toutefois qu'on peut s'expatrier aux Etats-Unis et conserver 100 % de son intégrité artistique. On notera déjà que le film a été tourné dans le désert marocain, loin, très loin du carcan hollywoodien et des ses contraintes. Et le résultat s'en ressent. D'une violence inouie (l'attaque du van par les mutants est quasi insoutenable) le film se caractérise par une structure parfaite : le premier assaut survient tard, mais est si bien amené qu'on n'a même pas eu le temps de s'ennuyer. Juste d'angoisser.

Après seulement deux films, Aja montre qu'il en connaît un bon bout sur la direction d'acteurs. La perf d'Aaron Stanford (qui campe le gendre), qu'on croirait tout droit issu du Braindead de Peter Jackson, est sans doute pour beaucoup dans la réussite du film. D'abord dépassé par les événements, Doug se mue ensuite en véritable chasseur de mutant dévoré par la haîne pour sauver son bébé des griffes de ses ravisseurs. Ce bon vieux Doug - déjà culte - s'en prend tellement plein la gueule et souffre tellement qu'on ne peut pas s'empêcher de s'identifier à lui. Son bébé, c'est aussi le nôtre. Ses larmes (snif !), ce sont aussi les nôtres, bordel ! Alors forcément, lorsque je défonce... euh... lorsque Doug défonce son premier mutant, c'est tout le prisme de nos émotions accumulées (haîne, dégoût, tristesse, vengeance), qui éclate d'un seul coup : "Yeah, vas-y, explose-le !" C'est véridique : tous les mecs dans la salle de ciné ont gueulé et applaudi à ce moment précis... Pas touche à notre enfant, hé !

Aaron Stanford,  Lionel Cosgrove ("Braindead"), même combat

Et là c'est l'escalade : du gore, du gore et encore du gore, mais jamais gratuit. La tension est telle - car pendant ce temps, les autres survivants de la caravane se défendent comme ils peuvent - qu'on oublie qu'on est allé voir un film d'horreur. C'est un véritable drame humain qui se joue sous nos yeux. La moitié de leur famille a été décimée, mais les survivants DOIVENT trouver assez de force en eux pour sauver le peu de choses qu'il leur reste.

Mais ce n'est pas fini. Car La Colline serait juste un bon film s'il ne faisait que remuer nos sens. Or, Aja se paie le luxe d'insérer dans son oeuvre une critique vraiment bien sentie - c'est assez rare - de la patrie de l'Oncle Sam - et plus encore. Certes, la dramaturgie du film nous pousse naturellement à choisir notre camp : pas d'ambiguïté, on est tous avec toi, Doug, et on attend de pied ferme que tu liquides tous les mutants. Mais on ne peut pas s'empêcher de penser que les mutants, avant d'être des bourreaux, ont été des victimes qui ont vécu dans la souffrance jusqu'ici. Démembrés, défigurés, déformés à vie par les radiations des essais nucléaires dont les effets se font sentir jusqu'à leur descendance (la petite-fille du chef des mutants conserve encore des stigmates de "l'incident"), on réalise qu'il y a encore plus monstrueux qu'eux.

Le vrai monstre, c'est l'Amérique, voire l'homme tout court. Le créateur fou de l'arme atomique qui, même en temps de paix, se permet de multiplier des essais nucléaires dans des lieux qu'il n'avait pas encore souillés. Ce n'est pas par hasard que Doug tue un mutant avec la hampe d'un drapeau américain. Ce n'est pas par hasard non plus que le chef des mutants - le plus difforme - entonne ironiquement le Star Spangled Banner. En arrière-plan, il y a Hiroshima et Nagasaki - et qui sait, peut-être l'Iran ? Mais aussi Tchernobyl (les créateurs des effets spéciaux se sont inspirés de clichés de victimes de la catastrophe), un exemple qui montre que l'homme n'a même plus besoin de faire exprès de se foutre en l'air. Cela viendra tout seul.

Aja savait donc parfaitement ce qu'il faisait en partant aux States. Il s'est servi des dollars mis à sa disposition pour signer un brûlot anti-occidental - sans tomber dans l'anti-occidentalisme - qui renvoie dos à dos les producteurs et les dirigeants inconscients du "Western World". Un film d'auteur grand public réussi, c'est la définition d'un chef d'oeuvre, non ? CQFF (Ce qu'il fallait faire).

5/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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