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Le blog du cinéma sans langue de bois...

Mercredi 31 janvier 2007

Mel Gibson a de l'énergie à revendre

(Attention spoilers)

C'est devenu systématique : dès que Mel Gibson sort un film, c'est l'hallali. Apocalypto, son dernier film, n'était pas encore apparu sur nos écrans qu'il faisait déjà l'objet d'une cabale : des légions d'historiens couvés par des médias bien-pensants ont rivalisé de remarques stériles pour juger de sa véracité historique. Verdict des "experts" : Apocalypto, qui raconte l'histoire de la décadence des Mayas (ce n'est PAS DU TOUT le propos du film, nous y reviendrons), est bourré d'inexactitudes qui portent atteinte à la mémoire des descendants des peuples de la péninsule du Yucatan : brutalité exagérée et spiritualité négligée, voilà ce qu'on reproche à Mel Gibson. Mettons les choses au clair : de une, la meilleure façon de se cultiver sur l'ère post-classique maya, jusqu'à preuve du contraire, c'est encore de lire des livres qui traitent directement de la question (pousser le portail d'une bibliothèque ne requiert pas un effort surhumain). De deux, c'est un faux débat, car l'embellissement ou l'enlaidissment de la réalité est un droit inaliénable qu'on ne saurait soustraire au cinéma. Enfin, un film est d'abord fait pour di-ver-tir. On n'en attend pas plus (mais pas moins) de la part de Mel Gibson de toutes façons.

Apocalypto, c'est donc un film d'aventure qui dépeint les péripéties de Patte de Jaguar - un Amérindien aux faux airs de Ronaldinho - dans un contexte de décadence maya (on peut affirmer que l'histoire se déroule en 1492...) qui demeure au final très secondaire. Chez Mel Gibson, contexte rime avec prétexte, et, comme toujours, l'action prévaut sur tout le reste. De ce côté, Apocalypto est globalement réussi. Globalement, parce que le film met tout de même un certain temps à trouver son rythme.

Ce n'est pas que les scènes d'exposition manquent de peps : montrer l'harmonie de la tribu de Rudy "Patte de Jaguar" Youngblood (comme cette partie de chasse au tapir dans la jungle mésoaméricaine qui se termine en franche rigolade) était une chose nécessaire. L'intrusion dans son village d'individus guidés par les plus mauvaises intentions n'en devenant que plus palpitante, au vu du chaos qu'elle génère. Le problème, c'est que l'énergie déployée par Mel Gibson à la réalisation est vite parasitée par la sempiternelle résurgence de sa vieille marotte : la religion. Avant d'être égorgé par le plus cruel des assaillants, le chef de la tribu, Ciel de Silex, lance à Patte de Jaguar : "N'aie pas peur mon fils." Soit un copier-coller de l'une des phrases les plus emblématiques du Christ. Vous avez dit prosélytisme ? Cette phrase trouvera toutefois sa justification filmique dans la deuxième partie du métrage (de loin la meilleure), quand le héros aura justement cessé d'avoir peur, pour le plus grand bonheur du spectateur (c'est qu'on commençait sérieusement à s'emmerder).

Souffrance, servitude et sacrifices

Passée cette petite déception, Mel Gibson enfile pour de bon le bleu de chauffe. Patte de Jaguar et les survivants de la bataille sont emmenés par les intrus victorieux vers une cité maya où ils seront sacrifiés. (On notera le manichéisme gibsonien qui met face à face le bon sauvage, qui vit paisiblement de la chasse dans la forêt, et le sauvage civilisé - bah oui, forcément perverti... - friand de massacres et de barbarie.) On découvre alors progressivement la cité via le point de vue des captifs (bien vu). Les décors, les costumes, criants de vérité, facilitent grandement le sentiment d'immersion.

Et là, première surprise : dans son extrême violence visuelle, Apocalypto demeure étrangement soft (sur une échelle gibsonienne bien entendu) dans sa représentation des sacrifices. Pas de gros plan du prêtre maya perforant les entrailles des victimes. Les décapitations sont filmées en plan large quand elles ne font pas tout simplement l'objet d'une ellipse. Au fond, la violence transparaît plutôt via la folie patente qui frappe les habitants de la cité, galvanisés par les prêtres mayas (pour la subtilité, on repassera), demandant toujours plus de sang pour apaiser un dieu qui a propagé une plaie mortelle dans la région. Magie du scénario : Patte de Jaguar sera sauvé in extremis grâce à l'intervention d'un deus ex machina inespéré (pompé sur les aventures de Tintin ?).

Patte de Jaguar tente d'échapper à ses poursuivants

Sérieusement blessé, Patte de Jaguar parvient à rejoindre la forêt et n'a plus qu'une idée en tête : retrouver femme et enfants. Enfin ! La chasse à l'homme est lancée, et le film commence pour de vrai. Mel Gibson se lâche et donne tout ce qu'il a : shots nerveux, ralentis hypertrophiés (mais super efficaces), brutalité visuelle et sonore de plus en plus marquée. Les poursuivants sont tour à tour massacrés par la faune qui apporte (indirectement ?) son aide au fugitif (on pense inévitablement au Livre de la jungle) ou impitoyablement fauchés par la rage décuplée de Patte de Jaguar, devenu une véritable bête sauvage, bien aidé par une flore qu'il connaît jusque dans ses moindres recoins. Le chasseur, maintenant, c'est lui. Qu'il soit camouflé (Predator et Rambo sont cités explicitement) ou à visage découvert (la scène de l'essaim de frelons est à tomber par terre), il ne laisse aucune chance à ses ennemis. Les bourrins tacticiens à l'affût se font rares ces temps-ci au cinéma, et pour tout dire, ça fait vraiment plaisir.

Certes, si on pose l'opération, la part réservée à la civilisation maya - notons tout de même que les personnages parlent en maya yucatèque, et non en anglais - est manifestement réduite à sa plus simple expression (le passsage dans la cité dure à peine vingt minutes). On regrettera également la beauferie de Mel Gibson, obnubilé qu'il est par les valeurs ricaines transcendentales (le père - Patte de Jaguar - qui doit défendre sa famille face aux dangers provenant de l'extérieur). Mais d'un autre côté, on notera que le héros, à la fin du film, ne pactisera pas avec le conquérant espagnol (le colonisateur, l'occidental, le Ricain, quoi, si on doit expliciter les symboles), et préférera se terrer dans sa "selva" qu'il chérit tant pour continuer à vivre une existence paisible. Connaissant l'énèrgumène Gibson, la surprise est de taille. Sur ce point-là, force est de reconnaître qu'il affiche une palette de nuances qu'on ne soupçonnait pas jusqu'ici.

3/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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Dimanche 21 janvier 2007

Kubrick s'est réincarné

(Attention spoilers)

Quelque part sur Terre, de nos jours. Izzy (Rachel Weisz) est atteinte d'une tumeur maligne au cerveau. Son mari, Tommy Creo (Hugh Jackman), cancérologue génial mais incompris, cherche un traitement pour la sauver. Et se lance dans un projet fou : Trouver un remède contre la mort elle-même. Un remède qui pourrait bien être... l'Amour.

Cela vous fait rire ? Si vous attendiez de Darren Aronofsky un Requiem for a dream bis, passez votre chemin. Si vous pensez qu'un film qui parle d'amour au premier degré ne pourra que vous faire doucement rigoler (bref, si vous n'avez pas de coeur), passez votre chemin aussi. Parce que d'amour, The Fountain ne parle que de ça.

Et de mort, aussi (deux thèmes intimement liés). Izzy est en phase terminale. Elle perd ses sensations physiques. Pieds nus sur son balcon enneigé, contemplant une nébuleuse - un nuage de poussière entourant une étoile morte, annonçant la naissance de nouveaux astres -, elle ne ressent plus le froid. Pas plus que le chaud quand elle prend son bain. La vie la quitte peu à peu de l'intérieur. Un peu trop vite, même, pour lui laisser le temps d'écrire le dernier chapitre de son roman intitulé The Fountain, que Tommy lit par petits bouts : Menacée par un mal intérieur - l'Inquisition - qui sévit dans l'Espagne du XVIe siècle, la reine Isabelle la Catholique (Rachel Weisz, tiens, tiens...) confie une mission à Tomas, un conquistador (Hugh Jackman...) : Chercher et trouver en Nouvelle Espagne (l'actuel Guatemala) l'arbre de vie, dont la sève donne la vie éternelle. Tomas est en passe d'atteindre son but, mais, à la fin du chapitre 11, au sommet d'un temple maya, un prêtre lui assène un coup fatal... La première page du chapitre 12 est... vide.

La signification métaphorique du livre est évidente : la reine, c'est Izzy, et l'Inquisition, c'est sa tumeur. Le conquistador, c'est Tommy, et l'arbre de vie, c'est le remède qu'il recherche pour la soigner. L'issue tragique du chapitre 11 est manifestement un message que Izzy adresse allégoriquement à Tommy, qui refuse de voir la réalité en face : de même que le conquistador a échoué dans sa quête, il échouera aussi dans la sienne... A ceci près que le douzième et dernier chapitre n'a pas encore été écrit. Et qu'il revient à Tommy de prendre la plume.

Mais il refuse. Parce que son amour est plus fort que la mort. Parce qu'il sait qu'il peut sauver sa femme. Pour qu'elle puisse elle-même mettre un point final à son histoire.

Hugh Jackman et Rachel Weisz. L'amour est éternel

Dans un temps indéterminé, aux confins de la Voie lactée. Tom (Hugh Jackman) voyage avec un arbre dans une sphère qui se dirige vers la nébuleuse Shibalaba... Celle-là même qu'Izzy étudiait depuis son balcon avec son téléscope. Celle-là même qui apparaît dans son roman, et qui guide Tomas vers la pyramide qui cache l'arbre de vie. Une nébuleuse où les âmes des morts renaîtraient selon une légende maya. Non, il ne s'agit pas d'une scène de science-fiction greffée à cette belle histoire. Mais bien d'une représentation de l'univers mental, de la bulle dans laquelle s'est enfermé Tommy depuis que sa femme est tombée malade. Où cette fois-ci, c'est Shibalba le remède contre la maladie. "Don't worry, Iz, we're almost there" : C'est Tom qui s'adresse à l'arbre. Un arbre qui est en train de mourir. Il lui susurre : "You'll bloom" (tu renaîtras). Le tableau paraît surréaliste, mais la mise en scène d'Aronofsky justifie majestueusement cette bizarrerie en matérialisant les intéractions entre rêve et réalité : il faut voir le magnifique fondu enchaîné qui passe du monde fantasmé où Tom caresse tendrement l'écorce duveteuse de l'arbre - qui réagit à son contact -, au monde réel où Tommy caresse le bras d'Izzy. C'est fichtrement émotionnant.

Mais le destin tragique d'Izzy était déjà écrit en pointillés dans son livre : Tommy trouve le remède pour sauver Izzy (à base d'un échantillon d'écorce d'un arbre disparu d'Amérique centrale...), mais elle meurt avant qu'il ne lui soit administré. Son courage devant la mort ("I'm not affraid anymore") donne des frissons. Pourtant, même s'il sait que tout est perdu, Tommy multiplie les bouche-à-bouche et les massages cardiaques pour la ramener à la vie. Parce qu'il l'aime. Poignant. Parallèlement (par conséquent ?), dans la sphère, l'arbre meurt aussi avant d'atteindre le coeur de Shibalba. Tom veut mourir ("I'm gonna die"). Il n'y a plus d'espoir. A moins que...

"Finish it". Depuis le début de son voyage sidéral et mental, Tom entend une voix, celle d'Izzy, qui lui dit ces mots : "Finish it". Mais finir quoi ? The Foutain, bien entendu. Écrire ce 12e chapitre qui pourrait, peut-être, inverser le destin. Ainsi, sous la plume de Tommy, le conquistador ne mourra pas : Tom viendra de façon incroyable parer in extremis le coup d'épée du prêtre maya. Et permettra à Tomas d'atteindre, enfin, l'arbre de vie. Il en boira la sève jusqu'à la lie. Mais cela ne fera pas revenir Izzy...

"Ne t'en fais pas. On y est presque..."

Car comment pourrait-on faire renaître ce qui n'est plus ? En traversant les âges, peut-être. En allant récupérer dans le passé un élément qui matérialise à lui seul l'amour le plus pur. Dans le présent, Tommy a perdu son alliance au bloc-opératoire, entre deux interventions. Dans le roman (le passé ?), la reine Isabelle la Catholique a donné une bague à Tomas, accompagnant son geste de ces mots : "Together we will live forever". Au pied de l'arbre de vie, au XVIe siècle, Tom viendra ainsi prendre cette bague et la rapporter dans sa sphère. Une pluie incandescente dorée, de toute beauté, s'abat sur la sphère : c'est le signe que Shibalba est tout près. Et qu'elle va bientôt s'éteindre, à jamais. Tom, en position de lotus, sort de son "vaisseau", et fait face à Shibalba. Il va passer la bague à son annulaire gauche, entouré d'un tatouage circulaire noir...

Un tatouage circulaire ? Automatiquement, une deuxième lecture du film (qui ne supplante cependant pas la thèse de l'univers mental) s'impose : Car peu après la mort d'Izzy, Tommy s'était tatoué une alliance à l'encre de Chine... sur son annulaire gauche. Par conséquent, il se pourrait bien que Tom existe... pour de vrai. Une hypothèse pas si folle que ça : Il pourrait bien être Tommy avec quelques siècles de plus (la phrase que Tom dit à Izzy : "Toutes ces années... Tu m'as fait traverser le temps" prendrait alors tout son sens). Un Tommy qui aurait trouvé le secret de l'immortalité (mais pas celui de la résurrection), et qui voyagerait seul dans le cosmos vers Shibalba, avec l'espoir fou (mais si beau) que la femme qu'il a toujours aimé ressucite.

Et instantanément, c'est l'éblouissement. Dans une séquence époustouflante de beauté, Shibalba explose, Tom est illuminé par l'éclat de lumière (les influences bouddhistes et chrétiennes ne sont jamais loin). L'arbre revit. Des fruits apparaissent... La lumière devient aveuglante. L'Amour a triomphé de la Mort. Un sentiment magnifié par le thème épique et planant de Clint Mansell, bien supérieur à l'inoubliable partition de Requiem, qui était déjà magistrale.

La logique de la - bouleversante - dernière scène peut laisser perplexe : dans la réalité (la nôtre), Tommy plante un fruit de l'arbre de vie ressucité par Shibalba au pied de la tombe de Izzy : "Au revoir, Iz, Je l'ai fini. Tout va bien. Oui, tout va bien." Comment expliquer ce paradoxe temporel de façon rationnelle ? Peut-être que Tom a effectué un bond dans le temps pour confier ce fruit à Tommy, c'est-à-dire lui-même (le fruit, en grandissant, serait alors devenu cet arbre contenant l'âme de Izzy voyageant dans l'espace) ? La boucle serait ainsi bouclée... Ou peut-etre qu'on devrait s'en foutre, et se laisser porter par le lyrisme universel de Monsieur Aronofsky qui marque pour la vie.

Shibalba meurt... et l'amour renaît...

Parce que The Fountain, c'est avant tout une - triple - ode à l'amour aux correspondances poétiques multiples : la bague, donc, l'arbre de vie ou encore Shibalba (la salle du trône de la reine Isabelle la Catholique, éclairée par des milliers de bougies, à l'instar des luminaires du bloc-opératoire du docteur Creo, ressemblent à s'y méprendre à la nébuleuse). Des résonnances toujours transcendées par la mise en scène précise, sincère et généreuse d'Aronofsky, qui démontrent toute l'unité et la cohérence de son oeuvre.

Au fait : Cate Blanchett et Brad Pitt devaient à l'origine interpréter les deux rôles principaux (mais ce dernier a décliné l'offre pour Troie !). Avec un budget amputé de moitié, Hugh Jackman (qui confirme qu'il a l'étoffe d'un immense) et Rachel Weisz (qui n'a décidément rien à envier à aucune autre actrice) ont repris des rôles qui pourraient bien être ceux de leur vie. Au vu du résultat, d'une maestria confondante, on se dit qu'on n'y a pas perdu au change. Et qu'on a peut-être vu la plus belle histoire d'amour jamais filmée pour le cinéma, tout simplement.

Par-delà la lutte intestine entre l'Amour et la Mort, The Fountain, oeuvre d'une insolente densité thématique, interroge sur la Vie au sens le plus philosophique du terme, et confine par là à l'existentialisme le plus profond ; un absolu qu'avait déjà atteint LE maître Stanley Kubrick avec 2001, L'Odyssée de l'espace (la filiation est presque explicite). La Mort, le Temps, l'Infini, l'Homme. Des concepts métaphysiques à propos desquels peu de personnes ont leur mot à dire. Darren Aronofsky, qui s'affirme comme le réalisateur le plus doué de sa génération, en a placé un, de mot. Et rejoint son illustre père spirituel au Panthéon des génies que la maladie, le temps et la mort n'oxyderont jamais.

6/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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Mardi 28 novembre 2006

B(l)ond aux yeux bleus

Pour voir le meilleur James Bond, il aura donc fallu attendre le vingt-et-unième épisode ? Ironie du sort, Casino Royale, écrit en 1953, est pourtant le premier roman de Ian Fleming mettant en scène le mythique agent secret. Certes, le roman avait déjà fait l'objet d'une adaptation cinématographique. On avait ainsi bien ri (ou pas) devant la version parodique de Val Guest (1961), avec Peter Sellers, David Niven et Woody Allen. Toutefois, le film de Martin Campbell (déjà réalisateur du très correct Goldeneye avec Pierce Brosnan) montre combien il était NÉCESSAIRE de passer aux choses sérieuses.

Être un agent secret. On en a tous rêvé. Pour briser des complots. Pour parcourir le monde. Pour le sauver, à sept seconde près. Mais au fond, on n'a jamais rêvé d'être James Bond. Parce que Bond est insensible (il n'a jamais pleuré la mort d'une James Bond girl), blasé (la cruauté des crapules qu'il affronte ne l'émeut même pas) et cynique (constamment en mode foutage de gueule, on ne sait jamais ce qu'il ressent vraiment). Dans Casino Royale, le nouveau, on fait connaissance avec un autre Bond, ou plutôt, ce qu'il était avant de devenir celui qu'on connaît. A de nombreux égards, donner le rôle à Daniel Craig était la plus brillante des idées.

On a entendu beaucoup de bêtises et de préjugés quant au choix de ce dernier pour incarner James Bond. Trop musclé, trop blond, trop petit... Réflexe pathologique du fan incapable de s'émanciper du dogme ancestral : Brun, poilu et macho. Tout un programme !

Daniel Craig est blond aux yeux bleus et presque imberbe. Et pourtant, seul un acteur de ce calibre pouvait apporter ce qui a toujours manqué à Bond : un supplément d'humanité. Un homme avec ses doutes et ses faiblesses - c'est ainsi qu'on imagine un agent secret à ses débuts -, sans qu'on puisse pour autant le qualifier de mauviette. Car de la virilité, Craig n'en manque pas (l'espion n'en a peut-être jamais eu autant). Il faut admirer à ce titre la scène d'ouverture : une poursuite musclée, ultra réaliste - un vrai pied de nez, en fait, à tous les James Bond qui lorgnaient un peu trop près de la science-fiction - et sans temps mort, qui s'achève par un flingage en règle dans une ambassade d'un pays d'Afrique. Qui a dit pas assez viril ?!

Daniel Craig est James Bond : permis de continuer

Parallèlement (c'est fou comme c'est bien fait !), Le Chiffre (Mads Mikkelsen, un acteur danois encore inconnu du grand public), sorte de banquier privé du terrorisme international, est certainement le bad guy le plus charismatique depuis Trevelyan dans Goldeneye (tiens, tiens...), et sans doute le plus pervers depuis... depuis quand déjà ? Pour s'en convaincre, il suffit de se rapporter à la séance de torture, insoutenable et géniale, où Le Chiffre fait passer un sale quart d'heure aux parties intimes de notre espion préféré - c'est qu'on commence à s'attacher à lui.

Et dire que la scène la plus jouissive du film n'est même pas une scène d'action, mais bien une partie de poker monumentale au Casino Royale, donc, au Monténégro. La dernière occasion pour Le Chiffre de se renflouer après que Bond a fait échouer un de ses plans. Un duel au sommet - mis en scène avec brio - entre deux ennemis qui se rendent coup pour coup. Bond sera ainsi victime d'un empoisonnement et ne devra sa survie - sa résurrection ? - qu'à l'intervention de Vesper Lynd (sublime Eva Green), attachée au Trésor britannique, chargée de surveiller les mises et les relances astronomiques de l'agent secret.

Vesper Lynd et James Bond. Chaud devant !

Eva Green... la première James Bond girl dotée d'un cerveau, ET surtout d'un coeur. Le parfait complément de Daniel Craig, au fond. Oui, parce que la meilleure scène de Casino Royale - de tous les James Bond ? - est une scène d'amour - et pas une scène d'action - qui vaut à elle seule la vision du film, et qu'il faut prendre le temps de décrire : entre deux parties de poker, Bond tue deux bad guys, in extremis, grâce à l'aide de Vesper Lynd. La jeune femme a du sang sur les mains. Dans tous les sens du terme. Sous la douche, elle tente de se nettoyer. Mais qu'il est difficile de se purifier de l'intérieur... Alors Bond - ou plutôt Daniel Craig - la rejoint. Se déshabille-t-il ? Non. Il garde sa chemise. Une chemise qu'il venait juste de changer, après la sanglante bagarre. « J'ai du sang sur les mains », sanglotte-t-elle. Il la rassure. « J'ai froid. » Lui fait-il l'amour sous la douche ? Eh non. Il l'enlace tendrement puis, doucement, tourne le robinet d'eau chaude... En un magnifique plan-séquence, Martin Campbell a cassé un mythe. Pour notre plus grand bonheur. Et montre par la même occasion qu'il a définitivement pris de la bouteille depuis Goldeneye.

Qui aurait pu prédire que Bond allait un jour nous arracher une larme ? Qui aurait pu croire qu'un blond aux yeux bleus, imberbe de surcroît, allait reléguer Sean Connery au second rang - ça y est, c'est dit ! - du Panthéon des interprêtes de l'espion au service de sa Majesté ? James Bond a fini sa crise d'ado, et Casino Royale, première aventure de l'agent secret, est paradoxalement le film de la maturité.

L'issue de Casino Royale ne laisse que peu d'espoir quant à un épanouissement encore plus affirmé. On sent que Bond va glisser vers ce côté obscur dont on ne voulait déjà plus jamais entendre parler. Mais, au moins, pendant un instant, on aura donc vu ce qu'aurait pu (dû) être notre Bond. Parce que c'est ça aussi, le cinéma : Une émotion fugitive qui, peut-être, ne se reproduira jamais.

C'est drôle, j'ai re-envie de devenir espion.

5/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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Lundi 20 novembre 2006

D'une pierre zéro coup

(Attention spoilers - enfin, si l'on peut dire...)

Trahison ! On nous a volé notre Guillaume Nicloux ! Comment expliquer ce désastre autrement que par le rapt du très bon réalisateur d'Une Affaire privée avant les premières prises de vue ? Ou bien faut-il penser que les romans (déjà bof-bofs...) de Jean-Christophe Grangé sont tout simplement inadaptables, au vu des ratages que sont L'Empire des loups (Chris Nahon), et, dans une moindre mesure, des Rivières pourpres (Mathieu Kassovitz) ? Quoi qu'il en soit, le constat est sans appel : Le Concile de pierre est un navet à tout point de vue.

L'histoire, d'abord : Laura Spirien (Monica Bellucci) mène une vie tranquille à Paris avec son fils Liu-San, enfant adopté en Sibérie. Quelques jours avant son septième anniversaire, une marque circulaire apparaît sur son coeur. Laura fait des cauchemars étranges toutes les nuits, tandis que d'obscurs individus semblent manifester un intérêt de plus en plus marqué pour le gamin. Qui est vraiment Liu-San ? Pourquoi tant de convoitises ? Quel terrible secret cache cette marque sur son coeur ? Qu'est-ce qu'on fait encore dans la salle ?

Horreur ! Cinq minutes seulement se sont écoulées, et on réalise avec effroi que le film a déjà passé en revue tous les poncifs du thriller ésotérique : une scène d'ouverture morbide, dans une région hostile, avec des bad guys encagoulés ; une marque mystérieuse, donc, qui grossit de jour en jour ; un entourage un peu trop sympa pour qu'on ne se dise pas qu'il y a forcément anguille sous roche...

Cours, Laura, cours !

Et dire qu'à ce stade, on n'a encore rien vu... A chaque nouvelle scène, et ce, malgré la simplicité paroxystique de l'intrigue, on éprouve la désagréable impression de voir un autre film, tant la cohérence esthétique fait défaut. (Eh oh ? Y'a quelqu'un à la table de montage ?) La psychologie des personnages a visiblement été traitée par-dessus la jambe : c'est même tellement mal foutu qu'on ne sait même plus, à la fin du film, qui est l'allié de Laura et qui ne l'est pas. Tout simplement scandaleux ! On a fait toute une montagne du soi-disant rôle à contre-emploi de Monica, mais rien à faire, le port du flingue ne lui va pas. Dans le registre de la femme qui se défonce pour sauver son gosse, n'est pas Jodie Foster qui veut !

Le pire demeurant les effets horrifiques, qu'on déclinera en deux catégorie : "plus-crispant-tu-meurs", magnifiquement matérialisée par l'apparition redondante de cet aigle au cri fâcheusement strident qui m'a pété les tympans. Et "plus-bidon-tu-crèves : pourquoi un ours numérique ridicule, alors qu'un vrai - ça tombe sous le sens ! - aurait été plus réaliste, donc plus effrayant ? Mais, à l'image d'un film qui transpire la fainéantise, l'équipe a peut-être pensé qu'on pouvait se passer des services d'un dresseur.

Au final, on a quoi ? Un film baragouiné, brouillon et bâclé, avec comme point d'orgue une dernière partie en Mongolie, à la limite du ridicule, au cours de laquelle on découvre (ô, surprise !) que TOUS les proches de Laura, sans exception, étaient effectivement dans le coup ! Fallait oser... Gageons qu'il ne s'agit que d'un incident de parcours pour le réalisateur, qui aura bientôt l'occasion de se rattraper avec La Clé, troisième volet de sa trilogie initiée par Une Affaire privée et Cette Femme-là. A la bonne heure : Nicloux est assurément plus à l'aise avec les projets persos qu'avec les films - miteux - de commande.

0/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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Samedi 11 novembre 2006

Le génie a son dieu

Alexandre Aja. Souvenez-vous de ce nom, car il faudra désormais compter avec lui. C'est le génial réalisateur de La Colline a des yeux, remake du film éponyme de Wes Craven datant de 1977, sorti l'été dernier sur nos écrans français (la France : vous savez, ce pays où les films sont distribués en dernier dans le monde entier). Un "film de genre" génial (c'est comme ça qu'on appelle les films d'horreur, y paraît, pour faire plus classe), réalisé par un mec bien de chez nous. Pourtant, à regarder le casting de près (Aaron Stanford, Kathleen Quinlan, Emilie de Ravin - la nana insupportable de Lost - ça sonne pas très français ça, monsieur !), on semble avoir affaire à un film ricain 100 % pur jus. Mais attendez un peu. Pour ceux qui s'en souviennent, Aja avait déjà démontré toute l'étendue de son talent en 2003, sur le sol français, avec Haute Tension, un film bien flippant avec la pas encore bankable Cécile de France.

Et puis Aja a suivi la meute de réalisateurs français défilant à Hollywood, à la recherche de producteurs un peu plus renfloués que leurs homologues français. Avec une réussite diverse. Pitof, le metteur en scène (ha ha !) du navetissime Vidocq (ho ho !), a récidivé avec le cataclysmique Catwoman, un bide à tout point de vue, tant artistique qu'économique. En voilà un pour qui le rêve américain s'est transformé en bourbier (note : donner le rôle-titre à Halle Berry, c'est ce qui s'appelle manquer singulièrement de flair). Semi-échec pour le tout juste regardable Gothika de Mathieu Kassovitz (toujours avec Halle Berry, porte-malheur préféré de nos chers expatriés). On se demande encore ce qu'est devenu l'auteur de La Haîne. Bref, Aja, lui, a transformé l'essai. Et de quelle manière !

Ce n'était pourtant pas gagné d'avance. Aja est en effet le fils d'Alexandre Arcady, le boulet responsable du Grand Pardon I et II - j'en ris encore ! -, sorte de remake raté du Parrain. Heureusement pour lui (et surtout pour nous), la nullité, à l'instar du génie, n'est pas une faculté héréditaire. Arcady filme avec ses pieds, Aja avec sa tête et ses mains. Sorry, daddy !

Voilà le topo : en route pour la Californie, une famille d'Américains vraiment moyens (les deux parents, les trois enfants, le jeune époux coincé de l'aînée, le bébé de ces derniers, sans oublier les deux chiens) tombe en rade dans le désert sous un soleil de plomb. Une bande de mutants sanguinaires, largement affectés par les radiations des essais nucléaires US des années cinquante (élément absent du film original), profite de l'incident pour enlever le bébé et massacrer les membres de la famille Carter un à un.

Le mutant Pluto, moins cool que son homologue canin

Jusqu'ici, ça a l'air très basique. Sauf qu'il y a Aja à la barre. Et ça fait toute la différence. S'inscrivant dans la tendance hollywoodienne consistant à reprendre des films d'épouvante emblématiques des seventies (Massacre à la tronçonneuse, Amityville), le jeune réalisateur montre toutefois qu'on peut s'expatrier aux Etats-Unis et conserver 100 % de son intégrité artistique. On notera déjà que le film a été tourné dans le désert marocain, loin, très loin du carcan hollywoodien et des ses contraintes. Et le résultat s'en ressent. D'une violence inouie (l'attaque du van par les mutants est quasi insoutenable) le film se caractérise par une structure parfaite : le premier assaut survient tard, mais est si bien amené qu'on n'a même pas eu le temps de s'ennuyer. Juste d'angoisser.

Après seulement deux films, Aja montre qu'il en connaît un bon bout sur la direction d'acteurs. La perf d'Aaron Stanford (qui campe le gendre), qu'on croirait tout droit issu du Braindead de Peter Jackson, est sans doute pour beaucoup dans la réussite du film. D'abord dépassé par les événements, Doug se mue ensuite en véritable chasseur de mutant dévoré par la haîne pour sauver son bébé des griffes de ses ravisseurs. Ce bon vieux Doug - déjà culte - s'en prend tellement plein la gueule et souffre tellement qu'on ne peut pas s'empêcher de s'identifier à lui. Son bébé, c'est aussi le nôtre. Ses larmes (snif !), ce sont aussi les nôtres, bordel ! Alors forcément, lorsque je défonce... euh... lorsque Doug défonce son premier mutant, c'est tout le prisme de nos émotions accumulées (haîne, dégoût, tristesse, vengeance), qui éclate d'un seul coup : "Yeah, vas-y, explose-le !" C'est véridique : tous les mecs dans la salle de ciné ont gueulé et applaudi à ce moment précis... Pas touche à notre enfant, hé !

Aaron Stanford,  Lionel Cosgrove ("Braindead"), même combat

Et là c'est l'escalade : du gore, du gore et encore du gore, mais jamais gratuit. La tension est telle - car pendant ce temps, les autres survivants de la caravane se défendent comme ils peuvent - qu'on oublie qu'on est allé voir un film d'horreur. C'est un véritable drame humain qui se joue sous nos yeux. La moitié de leur famille a été décimée, mais les survivants DOIVENT trouver assez de force en eux pour sauver le peu de choses qu'il leur reste.

Mais ce n'est pas fini. Car La Colline serait juste un bon film s'il ne faisait que remuer nos sens. Or, Aja se paie le luxe d'insérer dans son oeuvre une critique vraiment bien sentie - c'est assez rare - de la patrie de l'Oncle Sam - et plus encore. Certes, la dramaturgie du film nous pousse naturellement à choisir notre camp : pas d'ambiguïté, on est tous avec toi, Doug, et on attend de pied ferme que tu liquides tous les mutants. Mais on ne peut pas s'empêcher de penser que les mutants, avant d'être des bourreaux, ont été des victimes qui ont vécu dans la souffrance jusqu'ici. Démembrés, défigurés, déformés à vie par les radiations des essais nucléaires dont les effets se font sentir jusqu'à leur descendance (la petite-fille du chef des mutants conserve encore des stigmates de "l'incident"), on réalise qu'il y a encore plus monstrueux qu'eux.

Le vrai monstre, c'est l'Amérique, voire l'homme tout court. Le créateur fou de l'arme atomique qui, même en temps de paix, se permet de multiplier des essais nucléaires dans des lieux qu'il n'avait pas encore souillés. Ce n'est pas par hasard que Doug tue un mutant avec la hampe d'un drapeau américain. Ce n'est pas par hasard non plus que le chef des mutants - le plus difforme - entonne ironiquement le Star Spangled Banner. En arrière-plan, il y a Hiroshima et Nagasaki - et qui sait, peut-être l'Iran ? Mais aussi Tchernobyl (les créateurs des effets spéciaux se sont inspirés de clichés de victimes de la catastrophe), un exemple qui montre que l'homme n'a même plus besoin de faire exprès de se foutre en l'air. Cela viendra tout seul.

Aja savait donc parfaitement ce qu'il faisait en partant aux States. Il s'est servi des dollars mis à sa disposition pour signer un brûlot anti-occidental - sans tomber dans l'anti-occidentalisme - qui renvoie dos à dos les producteurs et les dirigeants inconscients du "Western World". Un film d'auteur grand public réussi, c'est la définition d'un chef d'oeuvre, non ? CQFF (Ce qu'il fallait faire).

5/6

Par Baptiste - Publié dans : Des films trop stylés (ou pas)
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